Le bras de fer entre Anthropic et le Pentagone a connu le 25 septembre (heure américaine) un tournant défavorable au laboratoire d'IA. Selon Reuters et l'Associated Press, la cour d'appel fédérale du circuit du district de Columbia a confirmé par 2 voix contre 1 la désignation d'Anthropic comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement » par le département de la Défense, refusant d'annuler les ordres qui excluent Anthropic des contrats militaires et retirent les modèles Claude des systèmes du Pentagone.
Ce qu'a dit la décision à 2 contre 1
Le juge Gregory Katsas, auteur de l'opinion majoritaire, l'a formulé ainsi : « Le Département disposait d'amples éléments à l'appui de sa conclusion selon laquelle l'intégration continue de Claude dans ses systèmes d'information — par le Département ou ses sous-traitants — présentait un risque pour la sécurité nationale couvert par la loi. » Cette phrase résume la logique centrale du jugement : le Pentagone n'avait pas à prouver que Claude avait causé un incident de sécurité ; qualifier « l'intégration continue » elle-même de risque suffisait comme fondement juridique à la liste noire. La majorité a aussi rejeté les trois arguments d'Anthropic — arbitraire du Département, dépassement de ses pouvoirs légaux, violation de la Constitution. La juge Neomi Rao s'est jointe à Katsas pour former la majorité ; la juge dissidente Karen LeCraft Henderson a déposé une opinion dissidente de huit pages.
Le conflit remonte à février, lorsque le président Trump et le secrétaire à la Défense Hegseth ont accusé Anthropic de mettre en danger la sécurité nationale et l'ont désigné comme risque pour la chaîne d'approvisionnement. Le déclencheur a été l'échec des négociations contractuelles sur l'usage militaire : le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, a refusé de céder, craignant que les produits de l'entreprise servent à la surveillance de masse ou à des drones armés autonomes. Selon l'opinion majoritaire, le Pentagone craignait de son côté « raisonnablement qu'Anthropic puisse manipuler la conception de Claude pour l'empêcher d'exécuter des fonctions de sécurité nationale que le Département juge autorisées par contrat et nécessaires ».
Gagné en Californie — pourquoi perdu ici ?
De quoi s'y perdre : un tribunal fédéral de Californie n'avait-il pas tranché en faveur d'Anthropic le mois dernier ? Les deux affaires reposent sur des lois différentes. Le 27 août, la juge Lin du district nord de Californie a jugé, dans un procès parallèle, qu'une désignation fondée sur une autre disposition légale était illégale et constituait des « représailles inconstitutionnelles » contre Anthropic ; la cour du circuit de D.C., elle, examinait une désignation relevant de la loi fédérale de 2018 sur la sécurité de la chaîne d'approvisionnement dans les marchés publics (Anthropic PBC v. United States Department of War, plaidoiries le 19 mai) et a conclu que le Département avait une base factuelle, avait suivi une procédure régulière et ne s'était pas vengé d'un discours — parce que la désignation reposait sur « le refus de l'entreprise de modifier une clause contractuelle », et non sur les déclarations publiques d'Anthropic. L'injonction californienne reste en vigueur, mais elle ne peut bloquer les effets de cette décision.
L'impact est direct. Anthropic a déclaré être « respectueusement en désaccord » avec la décision et examiner toutes les options, y compris un réexamen judiciaire, ajoutant que la liste noire lui avait déjà coûté des milliards de dollars de manque à gagner et terni sa réputation avant son introduction en Bourse. L'industrie technologique est en alerte : la Computer & Communications Industry Association (CCIA), avec ITI, SIIA et TechNet, a déposé des mémoires d'amicus curiae devant les deux juridictions, avertissant que si une agence gouvernementale peut brandir un outil de chaîne d'approvisionnement conçu pour des adversaires étrangers comme représailles dans un différend commercial, toutes les entreprises américaines s'en trouveront fragilisées. Ce n'est pas un épisode isolé — la Maison-Blanche a déjà suspendu le partage de modèles d'IA entre les États-Unis et le Royaume-Uni, exigeant que les nouveaux modèles d'OpenAI et d'Anthropic passent d'abord un examen américain, Washington resserrant systématiquement son contrôle sur les modèles d'IA de pointe.
Une nouvelle frontière est en train d'être tracée
Ce qui mérite vraiment l'attention, c'est la nouvelle frontière qui se dessine : une posture de sécurité en matière d'IA devient elle-même un « facteur de risque » dans les marchés publics. Anthropic a été mis sur liste noire pour avoir refusé de modifier ses conditions produit à des fins militaires, et un tribunal vient de valider cette pratique — ce qui signifie qu'à l'avenir, toute entreprise d'IA pourrait être contrainte de choisir entre « tenir sa ligne de sécurité » et « remporter des contrats publics ». Pour Anthropic, sur le point d'affronter des actionnaires publics lors de son IPO, le coût de cette bataille judiciaire ne se compte pas seulement en milliards de dollars ; c'est un test de résistance public de son récit d'« IA responsable ».